Par Jörg Frey, travailleur social et membre du Conseil Egalité Handicap
L’égalité des personnes handicapées est un vaste sujet. Je me propose de l’éclairer par quelques touches. Comme j’habite dans le canton de Berne, les exemples cités se réfèreront à ce canton. Dans ma commune de domicile, de taille moyenne, un écolier en chaise roulante fréquentait l’école du village. Durant les premières années de sa scolarisation, cela n’a pas posé de problème majeur.
Puis arriva pour cet élève le temps de passer à l’école secondaire. Mais comment va-t-il faire pour se déplacer d’un étage à l’autre de l’établissement ? Les citoyennes et citoyens de la commune, dont on ne peut pas dire qu’elle nage dans l’aisance, décident à une grande majorité d’installer un ascenseur dans le bâtiment.
Plus tard, cet élève réussit également l’examen d’entrée au gymnase. Le directeur du gymnase déclara que d’ici à l’entrée effective de l’élève, le bâtiment serait prêt à accueillir les personnes en chaise roulante. Au moment de la rentrée scolaire, l’élève se retrouva à attendre au pied des escaliers du bâtiment. Les médias locaux ne comprirent pas les raisons qui empêchaient cette personne en chaise roulante de fréquenter cet établissement. Tant les autorités communales que la direction de l’éducation du canton de Berne assurèrent que la future annexe prévue pour cette école serait pourvue d’un ascenseur. Il serait également possible d’accéder à toutes les salles du vénérable bâtiment depuis la nouvelle aile.
Par chance, il se trouvait dans la région bernoise un gymnase équipé d’un ascenseur conformément à la loi cantonale sur les constructions. En prenant les transports publics, l’élève peut fréquenter ce gymnase, ce qui représente maintenant pour lui un trajet quotidien de soixante kilomètres au lieu de huit. Il prépare ses examens de maturité. Est-ce que l’université sera en mesure de l’accepter?
Il y a 40 ans, j’habitais la région et allais chaque jour à l’école à Berne. Je me souviens encore très bien des grandes marches des wagons. Dans le train du matin, c’est dans les derniers wagons qu’on trouvait en général des places libres pour s’asseoir, et ils s’arrêtaient après la fin du quai. En tant qu’adolescents, nous nous sentions un peu comme des alpinistes en traversant le ballast pour gravir les marches du wagon qui faisaient penser à des échelles. Depuis ce temps-là, les marches sont moins grandes, les quais plus longs et plus hauts. Dans les transports publics cependant, l’accès de plain-pied est encore loin d’être généralisé.
Durant mon activité au sein de l’entraide de personnes handicapées, j’ai été témoin des hésitations des ingénieurs ferroviaires à développer des rames à plancher abaissé avec des toilettes adaptées. La raison principale en était qu’il ne valait pas la peine d’adapter les wagons pour une poignée de passagers-ères alors que les trains sont des moyens de transport en commun. J’ai attendu avec impatience les premières automotrices articulées pour les trains de banlieue de l’Emmental. J’ai vite constaté qu’en tant qu’utilisateur à mobilité « non réduite », je pouvais entrer et sortir bien plus vite. Et aussi que les toilettes adaptées étaient appréciées des passagers et passagères un peu enrobés, et spécialement par les mamans à cause de la table à langer. Aujourd’hui, les responsables du rail raffolent des planchers abaissés car d’un point de vue technique, les temps de transbordement se sont fortement réduits, rendant ainsi les horaires plus faciles à tenir. C’est maintenant une évidence que dans le futur, tous les trains auront des planchers abaissés.
Dans les transports en commun, l’introduction des dispositifs acoustiques et optiques s’est heurtée au même genre de réticences de la part des responsables. Grâce à ces mesures, les personnes handicapées de la vue et de l’ouïe peuvent mieux s’orienter. L’Allemagne est plus en avance dans ce domaine. Je vais régulièrement en vacances à Berlin et j’apprécie les dispositifs visuels et acoustiques dans le métro et le bus.
En tant que gars de la campagne, je ne connais pas très bien la ville de Berne. Dernièrement, j’avais rendez-vous dans un quartier de Berne qui m’est inconnu. Grâce à la nouvelle signalisation dans le bus, j’ai pu atteindre ma destination plus facilement, sans avoir à compter les arrêts ni guetter le mien par la fenêtre. Bien d’autres personnes, tout particulièrement les touristes ne parlant pas la langue, apprécieront ces dispositifs.
En ma qualité de représentant des personnes avec un handicap mental ou multiple au sein du Conseil Egalité Handicap, je m’inquiète des pratiques de naturalisation en Suisse. Il existe visiblement des communes qui partagent les candidat-e-s en deux classes. En première classe, les personnes capables de subvenir à leurs besoins, et en seconde classe, celles qui ne le peuvent pas. Des personnes mentalement handicapées se sont vu plus d’une fois refuser la nationalité suisse. Une telle décision est souvent justifiée par le fait que les candidat-e-s ne sont pas en mesure de se prendre en charge, que le sens de la naturalisation leur échapperait ou qu’en raison de la nouvelle péréquation financière, les communes de naturalisation auraient à supporter des frais d’assistance supplémentaires. Pour certaines communes, la solidarité évidente entre citoyennes et citoyens exerçant ou non une activité professionnelle au sein de la société suisse ne s’applique visiblement pas aux procédures de naturalisation.
Le Tribunal fédéral a maintenant annulé ces décisions. Les personnes atteintes d’un handicap mental ou multiple devraient aussi être en droit d’obtenir la naturalisation dans le pays où elles ont fait leur vie.
A ce jour - et l’exemple qui précède le montre bien - l’égalité des personnes handicapées ne va pas encore de soi. C’est en gros l’ensemble du marché du travail et de l’habitat qui reste en dehors de la loi sur l’égalité. Et bien que cette loi sur l’égalité existe, sa mise en œuvre proprement dite en est encore à ses débuts. Pour que cette mise en œuvre progresse effectivement, l’engagement de tous les intéressés est d’importance. Cela signifie qu’il faut soutenir les convaincus, et lutter contre la méconnaissance et le désintérêt chez les autres par le biais de l’information et avec de bons arguments.
Traduction : A. Zwicky
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